Monday, January 10, 2011

THE WILD SIDE (1995) - LE CULTE DE DONALD CAMMELL

L'histoire du cinéma comporte de nombreux récits de conflits entre des réalisateurs voulant s'assurer que leur "vision" soit portée au grand écran sans aucune intervention des producteurs, et des producteurs qui veulent absolument que leur investissement rapporte et que le film soit donc le plus accessible possible pour le grand public.

Exemples célèbres : La version complète du film GREED (1925) d'Eric Von Stroheim durait près de 9 HEURES !! On comprendra que les producteurs en aient fait un remontage durant à peu près deux heures, histoire de rendre le projet plus commercial et abordable pour le grand public (malgré la peine que cela a pu causer à Von Stroheim). De façon moins spectaculaire (mais tout de même un sacrilège selon de nombreux cinéphiles), le film THE MAGNIFICIENT AMBERSONS (1942) de Orson Welles a lui aussi fait l'objet de remaniements (tournage d'une finale plus optimiste, scènes clés remontées).

Certes, les cinéastes en question se sont plaints du traitement réservé à leurs films, mais vous vous direz qu'aucun ne s'est enlevé la vie pour ça, n'est-ce pas ? C'est pourtant ce qui est arrivé au réalisateur Donald Cammell, qui s'est suicidé en 1996 suite (entre autres) à la déception d'avoir vu son film THE WILD SIDE complètement remonté par les producteurs du film de manière à le rendre plus commercial. Sa vision ainsi travestie, Cammell tomba en dépression et se tira une balle dans la tête. (Faut dire qu'à l'époque, la révolution DVD n'avait pas encore eu lieu et que la possibilité de sortir une Director's Cut d'un film n'existait pas).

Synopsis : Alex Lee (Anne Heche) travaille le jour comme comptable dans une banque et le soir comme call-girl à 1500 $ la nuit. Elle tombe un soir sur le criminel Bruno Buckingham (Christopher Walken, plus délirant que jamais) et sa vie ne sera plus jamais la même, surtout qu'elle sera du même coup séduite par la femme de Bruno (Joan Chen) et harcelée par (Steven Bauer), agent du FBI qui cherche à coincer Bruno depuis longtemps ...

Historique : Artiste peintre prodige et membre de la jeunesse londonienne branchée des Swinging Sixties, Donald Crammell est arrivé au cinéma un peu grâce à l'influence de sa famille plutôt bien "connectée" dans le milieu (son père entre autres, Charles Richard Cammell, était un poète et écrivain connu). Il put ainsi adapter son premier scénario (le film culte PERFORMANCE (1970), mettant en vedette Mick Jagger) au cinéma en faisant appel au talent du directeur photo déjà bien établi Nicholas Roeg (qui à l'époque avait déjà travaillé comme directeur photo pour Truffaut (FARENHEIT 451), John Schlesinger et Richard Lester (PETULIA). En fait, Cammell lui-même a insisté pour que Roeg agisse comme caméraman ET comme co-réalisateur du film. Comme le dit Cammell dans l'excellent documentaire ci-dessous (à partir de 5:32): "Comme ça, je pouvais me concentrer sur la direction des comédiens, alors que Nicolas, lui, pouvait se concentrer sur tout l'aspect technique du film".



Au montage, Cammell travailla longuement avec le monteur Anthony Gibbs, qui avait fait le montage nerveux et éclaté de nombreux films de Richard Lester (PETULIA, THE KNACK) et dont le style (coupes rapides, nombreux flashbacks et flash-forwards très prisés à l'époque) allait caractériser les futures réalisations de Cammell et même de Roeg (BAD TIMING, THE MAN WHO FELL TO EARTH, DON'T LOOK NOW). Malheureusement, PERFORMANCE reçut à l'époque un accueil désastreux.


Bande-annonce de PERFORMANCE (1970) :




Cammell ne put réaliser un autre film avant 1977 (l'excellent thriller d'horreur DEMON SEED, dans lequel Julie Christie devient prisonnière de sa propre maison par la faute d'un ordinateur maléfique (!). Ce fut encore une fois un échec commercial (mais le film est devenu film culte lui aussi - Voir la bande annonce ici).

Un peu comme Orson Welles l'avait fait à l'époque en s'associant au producteur de films de série Z Albert Zugsmith pour pouvoir réaliser un film noir de série B "à sa façon" (le superbe TOUCH OF EVIL), Cammell s'associa en 1994 à la boîte de production NU IMAGE (spécialisée dans les films d'action et les thrillers érotiques de série Z distribués directement sur vidéo - Voir les titres ici) pour réaliser lui aussi "à sa façon" un thriller appelé THE WILD SIDE (dont il avait écrit le scénario avec son épouse China Kong). Le problème, c'est que comme on l'avait fait pour le film de Welles, le film THE WILD SIDE a été considérablement remanié par les producteurs afin d'en éliminer tous les éléments jugés trop "créatifs" et compliqués . Comme le raconte le monteur du film Frank Mazzola et China Kong (co-productrice du film qui en a supervisé la reconstruction) dans l'extrait ci-dessous (à partir de 5:22) : « Le producteur nous a ordonnés de ne pas faire de plans trop courts, de prolonger les scènes de sexe, d'arriver à ces scènes plus rapidement, d'éliminer les dialogues trop longs et les scènes d'improvisation de Christopher Walken, d'enlever les flashbacks, etc. »



Bref, NU IMAGE ont voulu faire de THE WILD SIDE un banal thriller érotique, et ils y sont parvenus (dans la version de 1995).

Suite au suicide de Cammell (pas nécessairement causé par cet échec, comme un peut le constater dans le documentaire, mais par l'accumulation d'une suite d'évènements malheureux dans sa vie, dont l'échec d'un projet avec Marlon Brando), son épouse et le monteur Frank Mazzola ont eu l'excellente idée de remonter le film en fonction de la vision de Cammell, ce qui a donné la superbe version the THE WILD SIDE : THE DIRECTOR'S CUT sortie en 2000.

On peut y voir comment Cammell (un peu comme Welles avec TOUCH OF EVIL) utilise les éléments classiques des thrillers érotiques de série Z et les amène beaucoup plus loin : oui, l'intrigue est compliquée, mais elle est tellement bien racontée que l'on s'en fout un peu, oui, il y a des scènes de nudité (la célèbre scène entre Anne Heche et Joan Chen) mais elle ne sont pas du tout gratuites (en fait, les deux longues séquences de séduction qui les précèdent (au restaurant et dans la salle de bain) éliminent tout élément d'exploitation et rendent la scène d'amour tout à fait logique et crédible), et oui, on y met en scène un personnage stéréotypé de mafieux dangereux MAIS il est interprété par le délirant Christopher Walken à qui Cammell a permis de cabotiner comme jamais (peut-être un peu trop, mais qui s'en plaindra !). Il faut voir pour le croire la scène où Walken ordonne à son chauffeur (Steven Bauer) de se pencher et de se laisser prendre par derrière afin de prouver sa loyauté, et tout ça devant le regard amusé de Anne Heche ! (Voir le 2ème extrait ci-dessous)

Scènes clés du film THE WILD SIDE : DIRECTOR'S CUT.




Séquence d'improvisation inoubliable entre Christopher Walken, Anne Heche et Steven Bauer :




Bref, un thriller unique en son genre et à redécouvrir (via le Director's cut) !

En bonus : Excellente trame sonore de Jon Hassell (dans la version 1995) et de Ryuichi Sakamoto (dans la version 2000).

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